Bio Sourou Oladélé YAYI, Université d’Abomey-Calavi (Bénin), Laboratoire d’Etudes Africaines et de Recherches sur le FA (LAREFA), courriel : yayioladele@yahoo.fr, Tel : 229 0197577581 / 229 0141524853. Article publié dans la revue LES ANNALES DE LA FLLAC ; Vol 1, N°1 ; Décembre 2018, PP. 176-184.
Résumé
Dans le culte yoruba d’Orò, le rituel de purification joue un rôle central dans la régulation sociale. Dans le Plateau (sud-est du Bénin), cette purification prend la forme d’un émondage d’arbres sacrés appelés igi erere, sous la conduite du tambour sacré. À partir de l’analyse des paroles tambourinées, fondée sur l’herméneutique, la sociocritique et la stylistique, cette étude montre que l’arbre symbolise la société en proie aux forces négatives. Son émondage représente la libération de la communauté et l’avènement d’un nouvel ordre marqué par la paix et le renouveau.
Introduction
Divinité majeure du panthéon yoruba, Orò est au cœur d’un culte annuel structuré par plusieurs rituels, dont la purification constitue l’élément fondamental. Cependant, cette purification varie selon les régions. Dans le Plateau béninois, elle se manifeste par l’élagage d’arbres sacrés.
Cette pratique, loin d’être anodine, porte une forte charge symbolique. L’étude vise à : analyser les significations associées à ces arbres ; comprendre la portée de leur émondage ; montrer en quoi ce geste rituel participe à la restauration de l’ordre social.
L’hypothèse centrale est que l’arbre agit comme un filtre des forces maléfiques, et son émondage comme un acte de délivrance collective.
- Description du rituel de purification
1.1 Identification des arbres
Les arbres à émonder sont désignés par le dignitaire Alaké, sous la guidance d’Ifa (Orunmila). Les critères restent secrets, mais il s’agit d’arbres perçus comme dangereux pour la communauté.
1.2 L’émondage rituel
L’élagage est exécuté par Ajao, spécialiste de cette tâche, guidé par le tambour sacré. Les paroles tambourinées (Pa.Pu) accompagnent chaque étape du processus et en révèlent le sens profond.
1.3 Les grandes séquences rituelles
Le rituel se déploie en plusieurs phases :
Le prélude : Invocation d’Orunmila ; appel à la paix, à la prospérité et à la bénédiction ; affirmation de la volonté de purification.
L’acte purificatoire : Ajao est invité à grimper l’arbre ; il affronte les forces du mal ; prudence, courage et rapidité sont exigés.
La clôture : Deux issues sont possibles : Succès : Ajao est célébré, la communauté est soulagée ; Échec : appel à l’aide, puis évocation tragique de la mort d’Ajao.
- Structure globale
Le rituel peut être résumé en trois moments : préparation et invocation ; confrontation avec les forces négatives ; résolution (victoire ou échec). L’arbre apparaît ainsi comme un espace de combat entre forces antagonistes.
- Le symbolisme de l’arbre
2.1 Définition du symbolisme
Le symbole est un signe concret renvoyant à une réalité abstraite par analogie. Dans le rituel Orò, l’arbre ne vaut pas pour lui-même, mais pour ce qu’il représente : la condition de la société et ses tensions internes.
- L’arbre comme filtre protecteur
Les igi erere sont plantés à des points stratégiques : entrées du village ; marchés ; lieux publics.
Ils jouent un rôle invisible mais essentiel : attirer les esprits maléfiques ; les capturer dans leur feuillage ; empêcher leur propagation dans la cité. Ainsi, l’arbre devient un rempart spirituel ; une sentinelle protectrice.
Cependant, cette fonction ambivalente le rend dangereux : les esprits captifs peuvent résister ou s’échapper. L’arbre devient alors un lieu de tension et de menace.
- L’arbre comme espace de combat
Les paroles tambourinées révèlent : la présence d’esprits malveillants ; les dangers encourus par Ajao ; la nécessité de rituels protecteurs (sacrifices, invocations). L’arbre est donc un lieu d’affrontement ; un espace où se joue l’équilibre entre ordre et chaos.
- L’arbre émondé : symbole de libération
L’émondage consiste à enlever la feuillée, considérée comme : le lieu d’accumulation des forces négatives ; le point d’ancrage des souillures.
Ce geste symbolise : la destruction du mal ; la victoire des forces positives ; la purification de la communauté. Après l’élagage, l’arbre respire et se régénère ; la société retrouve son équilibre.
- Les effets de la purification
Le succès du rituel entraîne : prospérité économique ; fécondité ; santé ; paix sociale. Les chants évoquent : la transformation des espaces (forêt → habitation) ; la disparition des désordres ; le renouveau collectif. L’échec, en revanche, se traduit par : la mort d’Ajao ; la domination temporaire des forces du mal ; une crise symbolique pour la communauté.
- Portée symbolique globale
L’arbre avec sa frondaison représente : une société envahie par les maux (maladie, stérilité, malchance). L’arbre émondé représente : une société purifiée ; un nouvel équilibre ; une renaissance collective. Ainsi, le rituel s’inscrit dans une logique cyclique : accumulation des souillures ; purification ; renouveau.
Conclusion
Le rituel de purification Orò dans le Plateau repose sur un système symbolique centré sur l’arbre. L’arbre agit comme protecteur, en capturant les forces du mal ; mais aussi comme espace de tension, car ces forces y sont actives ; son émondage constitue un acte de libération, détruisant ces puissances. Ce geste rituel marque : la victoire de la vie sur la mort ; le rétablissement de l’ordre social ; l’ouverture d’un nouveau cycle communautaire.
Ainsi, l’arbre émondé devient le symbole d’une société régénérée, confirmant la fonction essentielle du culte Orò comme mécanisme de régulation sociale et de quête de paix.
Références bibliographiques
BEIGBEDER Olivier, 1955, La symbolique, Paris, PUF.
CAILLOIS Roger, 1950, L’homme et le sacré, Paris, Gallimard.
ELIADE Mircea, 1956, Traité d’histoire des religions, Paris, Payot.
LALANDE André, 2010, Vocabulaire technique et critique de la philosophie, Paris, Quadrige dico poche.
PEYRE Henri, 1974, Qu’est-ce que le symbolisme ?, Paris, PUF.
THOMAS Louis-Vincent, LUNEAU René, 1975, La terre africaine et ses religions (traditions et changements), Paris, Librairie Larousse.